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« La littérature comme recours », rencontre organisée à la librairie Le Bleuet à Banon, le 15 août 2020. Avec Laure Adler, Françoise Nyssen et Leila Shahid.


[1] Philippe Ziard, La Fiction de l’Occident : Thomas Mann, Franz Kafka, Albert Cohen, Paris, P.U.F., 1999.

[2] France Culture, La Compagnie des auteurs par Matthieu Garrigou-Lagrange, 13/12/2016

[3] C à vous, TV 5, 30/10/2020. François Busnel, animateur de l’émission La grande Librairie sur TV5 est à l’initiative de la pétition pour la réouverture des librairies en cette période de re-confinement.

[4] « La littérature comme recours » est le titre que nous avions choisi le 15 août dernier, pour la rencontre littéraire organisée avec Beatrice Delvaux et Sigrid Bousset à la librairie Le Bleuet à Banon. Nos invitées étaient Laure Adler, Françoise Nyssen et Leila Shahid.


#7 – La vague monte, la vague arrive, la vague est là. A présent on travaille dans la sueur et dans les larmes

27 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #7 – 27 mars 2020

Au bout de la première semaine de vie sans vie du confinement, on s’était dit qu’on n’allait quand même pas déjà compter les jours. Au bout de la deuxième semaine de vie sans vie, on ne sait plus très bien ce qu’il en est du temps, car les jours ressemblent aux jours, les jours se superposent aux jours, et de plus en plus on se met à compter les morts. 365 morts en une journée en France hier. 365 morts ! On se souvient de l’effroi éprouvé il y a quelques jours à peine, à l’annonce des 475 morts en Italie. Au bout de la deuxième semaine de vie sans vie du confinement, on ne sait pas si on va pouvoir continuer à écrire.

Dans Le Monde, la romancière Maryline Desbiolles titre : Comment lire, comment entreprendre, imaginer, réfléchir, la boule au ventre?  Pour elle, écrire un journal de confinement, ce serait se confiner dans le confinement. Se complaire dans le confinement ? Elle note combien les petits riens du monde lui manquent, ces petits riens qui font écrire, ces présences fugitives, éphémères qui entrent habituellement dans l’écrit. Elle n’a plus de provisions de riens. Elle ajoute que lire seulement lui est difficile. Lire seulement, se contenter de lire. Et en effet, en ces jours de fin de la deuxième semaine de vie sans vie, on est d’accord avec Maryline Desbiolles: lire ne va pas de soi. Lire Proust au temps du coronavirus ne va pas de soi, même si l’on continue page après page, presque sous perfusion. Et là justement le narrateur en vient à parler de la fameuse petite phrase de la Sonate de Vinteuil, de ce que cette fameuse petite phrase de la Sonate contient du monde en elle. Un monde à l’arrêt, un monde arrêté:  « C’est cela qui est si bien peint dans cette petite phrase », écrit Proust, «c’est le Bois de Boulogne tombé en catalepsie. Au bord de la mer, c’est encore plus frappant, parce qu’il y a les réponses faibles des vagues que naturellement on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer. A Paris, c’est le contraire ; c’est tout au plus si on remarque ces lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé comme par un incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce d’immense fait divers deviné.»

Cette espèce d’immense fait divers deviné ? Dans Libération, David Grossman écrit : «L’humanité éteint ses lumières.»

La vague s’est abattue sur Paris et l’île-de-France. Après le Grand-Est, après la Corse, la vague submerge à présent Paris. Le directeur de l’hôpital Cochin dit : «Ca y est, on a pris la vague » ;  le chef du service des urgences de Cochin dit: «On est dans la vague.» Manque d’équipements et manque de personnel. Une infirmière d’un service de réanimation se demande : «Est-ce qu’on va être à la hauteur, est-ce qu’on va être capable ?», et elle ajoute : «On va être bouleversé par ce qu’on va vivre.» On va être bouleversé par ce qu’on va vivre ? On est déjà bouleversé par ce qu’on vit. 

A Mulhouse, sur fond de décor d’hôpital militaire de campagne, le président de la France continue de filer la métaphore de la guerre de son premier discours. En chef de guerre, avec des airs de Clémenceau en visite dans les tranchées en 1917, il en appelle à l’union de la nation : «Le pic de l’épidémie est devant nous, on n’est qu’au début du drame.» Et il annonce le lancement de l’opération “Résilience” en soutien et aide aux  populations, en particulier aux territoires d’Outre-Mer. Deux navires de la marine nationale se dirigent vers la Réunion et les Antilles, en soutien logistique et sanitaire.  

Résilience ? Solitude de celui qui meurt, solitude de celui qu’on enterre :

«On n’a pas pu lui dire au-revoir, on n’a pas pu l’accompagner, les familles sont interdites d’entrer au crématorium», témoignent deux soeurs qui n’ont pu récupérer l’urne contenant les cendres de leur mère. Un seul membre de la famille pourra voir le mort, la housse sera ouverte, et cette personne pourra voir le visage et ramener ce témoignage dans la famille, indique un éminent chercheur infectiologue de l’Institut Pasteur. Le matin, sur France Inter, on entend que dans un Ehpad, les membres du personnel s’installent en confinement avec les résidents pour ne pas les abandonner. 

En Belgique, la cardiologue de l’Hôpital de la Citadelle à Liège, témoigne de la croissance de la charge émotionnelle en cette fin de deuxième semaine de vie sans vie du confinement : «A présent, on travaille dans la sueur et dans les larmes.» 

Et en Provence ?

Il y a deux jours, une vague de froid s’est abattue sur les paysages de Provence. Il a plu à Marseille, le soir, une pluie glaciale, et on a frissonné à l’intérieur des maisons. Le matin du jour suivant, notre amie de Bruxelles nous envoie une vidéo du paysage enneigé autour de Simiane-la Rotonde dans les Alpes de Haute-Provence. «J’entends braire l’âne dans la colline », écrit Maryline Desbiolles, « Il braie sa solitude et sa présence au monde. Il m’est fraternel. Je suis un âne qui braie dans la colline.»

Simiane-la-Rotonde sous la neige, photo extraite de la vidéo de Judith et Jean-Luc – 25 mars 2020

#6 – Au deuxième jour de la deuxième semaine de vie sans vie, on meurt seul. On meurt abandonné et seule une personne de la famille est autorisée à voir le corps du défunt

25 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #6 – 25 mars 2020

Marcel Proust, A l’ombre des jeunes-filles en fleurs, histoire d’un confinement ?

On se souvient, de santé fragile depuis l’enfance, Proust souffrait d’asthme et il était sujet aux crises d’étouffement. Il étouffe à neuf ans pour la première fois alors qu’il rentre d’une promenade au Bois de Boulogne avec ses parents. A partir de 1906 – 1907, il vécut confiné, ne quittant sa chambre qu’aux petites heures de l’aube pour aller dîner au Ritz, et consacrant tout son temps à l’écriture de La Recherche. En octobre 1922, il est contaminé par la grippe et il meurt le 18 novembre de cette même année.

Dans La Recherche, le narrateur contracte la maladie suite à ses sorties et à ses jeux qui ne sont pas dénués de volupté, avec  Gilberte aux Champs-Elysées. Retenons ici l’interdiction de l’espace public: «Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des Champs -Elysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par les mères avec l’air malveillant qu’elles réservent à un médecin réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics erronés pour avoir encore confiance en lui ; on assurait que ce jardin ne réussissait pas aux enfants, qu’on pouvait citer plus d’un mal de gorge, plus d’une rougeole et nombre de fièvres dont il était responsable» écrit Proust. Et cette interdiction d’accès à un espace de jeu dangereux à plus d’un titre, permet au narrateur de pénétrer cet autre espace, ardemment désiré, qu’est la maison des Swann. Au plus fort de la maladie qui l’isole dans sa chambre, il reçoit la lettre tant attendue de Gilberte: «Mon cher ami, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Elysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades…» 

Au deuxième jour de la deuxième semaine de vie sans vie du confinement, on reprend le travail, et on reçoit à nouveau les voix des patients dans l’oreille. Soigner par la voix, soigner avec la voix.

Au deuxième jour de la deuxième semaine, l’Espagne est au bord de la catastrophe. Au deuxième jour de la deuxième semaine, l’Espagne est dans la catastrophe. L’Espagne n’attend plus la vague, elle est déjà submergée. A Madrid, une patinoire a été transformée en morgue et un palais des expositions en hôpital provisoire. En Espagne, on retrouve des cadavres morts dans les Ehpads. Dans les hôpitaux français, on compte 240 morts en 24 heures et le pic n’est pas encore atteint. Ce matin sur France Inter, la voix brisée de Martin Hirsch, Directeur général de l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris fait entendre un appel à l’aide. 240 : le chiffre ne comprend pas les morts des Ehpads, 21 dans les  Vosges, 16 et 14 morts à Paris et à Saint-Germain en Laye. On meurt seul, on meurt abandonné, et seule une personne de la famille est autorisée à voir le corps du défunt, car il faut, dit-on, privilégier l’humanité. L’humanité ? 

Et l’Italie ? 

En Italie, on avait espéré une décrue au début de cette deuxième semaine de vie sans vie du confinement. Mais en Italie, la vague est toujours là. L’Italie compte 743 morts, une nouvelle hausse par rapport aux premiers jours de cette deuxième semaine.

Le soir du deuxième jour de la deuxième semaine de vie sans vie, France 2 propose une émission de variétés intitulée Ensemble avec nos soignants. Mais le plateau est vide et les animateurs sont seuls sur la scène, face à un mur de visages: des soignants, des artistes, des citoyens qui l’un après l’autre sortent de leur petite fenêtre. Certes, il faut du courage pour tenir dans un tel vide et face à tant d’absences, mais la télévision ne pourrait-elle faire preuve d’un peu plus d’imagination? Et ne pas recycler ses plateaux de variétés? On entend alors après chaque prise de parole, la petite phrase qui s’est répandue en clôture de nos conversations depuis le premier jour de vie sans vie du confinement : «prends soin de toi», «prenez soin de vous et de vos proches.» 

Prends soin de toi. Prenez soin de vous…

Dans Le Monde de ce deuxième jour de la deuxième semaine de vie sans vie du confinement, la philosophe Claire Marin revient elle aussi sur le mot «guerre». Non ce n’est pas la  guerre!, écrit-elle, mais une stratégie de l’esquive: «Il s’agit non pas d’aller au contact mais bien plutôt d’esquiver le virus comme un boxeur agile qui refuserait de rendre les coups.» Mais ce que vivent les soignants s’apparente bien à la guerre et les hôpitaux sont comme des champs de bataille. Un médecin généraliste qui exerce dans la campagne près d’Amiens affirme n’avoir jamais éprouvé aucune peur à exercer sa profession, mais cette fois, pour la première fois, il se sent vulnérable.

Combien de temps restera-t-on confiné? On ne peut le dire. Au moins jusque fin avril, six semaines de confinement, indique le Conseil scientifique, jusqu’à ce que la courbe épidémique s’inverse. Sur France Inter,ce matin de la deuxième semaine de vie sans vie du confinement, le journaliste confond les jours et rectifie: « nous sommes mercredi et non pas mardi! »   Ce matin de la deuxième semaine de vie sans vie, on perd la notion du temps. Ce matin de la deuxième semaine de vie sans vie, les jours glissent sur les jours, les jours ressemblent aux jours et se superposent aux jours. 

Alors on se dit qu’il faut être attentif et ne pas hésiter à casser le rythme.

Photographie de Lucas Barioulet pour Le Monde du 25 mars 2020

#5 Début de la deuxième semaine de vie sans vie : soyons humbles car la vague arrive

24 mars 2020

Lire Proust au temps du Coronavirus #5 – 24 mars 2020

Il faut faire preuve d’humilité, énonce un éminent infectiologue qui n’est pas de Marseille à la différence du savant fou, du génial fada Didier Raoult, à propos de l’affaire de la chloroquine qui occupe les écrans et les ondes en ce début de la deuxième semaine de vie sans vie. 

Après avoir crié tant et plus à la guerre, la première semaine de vie sans vie du confinement, soyons humbles à présent ! Car le temps sera long. Soyons humbles comme ce frêle coquelicot que notre ami nous envoie ce matin de la deuxième semaine de vie sans vie. Car combien de temps va-t-il pouvoir résister, ce premier coquelicot surgi un matin de printemps? Et il nous revient que dans peu de temps, les prairies de l’arrière-pays provençal seront envahies de ce rouges vermillon, de ce rouge absolu, d’un tapis léger, frémissant, de coquelicots dans le vent. Mais cette année, on ne verra pas les champs de coquelicots de l’arrière-pays provençal.

Au cours de la première semaine de vie sans vie du confinement, suite au discours du président de la France, le mot «guerre» s’était  répandu dans toutes les bouches. Guerre, guerre, guerre, nous sommes en guerre, souvenez-vous. En ce début de la deuxième semaine de vie sans vie, un autre mot nous arrive, et on le voit pointer au loin, celui-là, dans le désert de nos vies désormais bien installé. Car les villes sont vides et les rues sont silencieuses, tout est prêt, tout est en place pour qu’on le voie arriver ce mot tout au loin. Et on pense alors au Désert des Tartares de Dino Buzzati qui nous avait paru bien angoissant quand nous l’avions lu il y a quelques années. «Le tsunami est là, on y fait face avec un élan… magique», titre le quotidien belge Le Soir qui publie le témoignage d’une médecin cardiologue aux soins intensifs de l’hôpital La Citadelle de Liège. La médecin décrit une nouvelle sensorialité de la communication – et l’on songe encore à Proust, on y reviendra, puisqu’on a le temps. Elle décrit l’unité des soins intensifs où tout le personnel porte masque et lunettes et où l’on se reconnaît désormais aux yeux et à la voix. Elle indique que le contact avec les patients est lui aussi modifié, puisque les patients ne peuvent voir les expressions du visage. Alors le contact passe par la voix, par les intonations: «Nous faisons dès lors très attention à nos paroles, à chaque intonation de voix.» 

Soigner par la voix, soigner avec la voix… 

Et la cardiologue de conclure à propos de la vague qui arrive et que l’on voit pointer là-bas tout au loin: « Le sentiment qu’on a tous eu la semaine passée, c’était de se retrouver les pieds sur le sable, de voir la mer se retirer et de s’attendre à ce que nous revienne un tsunami auquel il allait falloir faire face. Là, on sent les premières gouttes, le tsunami est là ! Et on y fait face avec un élan humain… magique. Oui, magique. »

Et Proust dans tout ça ?

En ce début de la deuxième semaine de la vie sans vie du confinement, c’est le printemps, qui, aujourd’hui, a des allures d’hiver. Le frêle coquelicot envoyé par notre ami ce matin, et de savoir que nous ne verrons pas les champs écarlates des coquelicots dans quelques semaines, nous renvoient aux  pommiers en fleurs que le narrateur redécouvre au détour d’un chemin, dans Sodome et Gomorrhe :

« Mais, dès que je fus arrivé à la route, ce fut un éblouissement. Là où je n’avais vu, avec ma grand’mère, au mois d’août, que les feuilles et comme l’emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d’un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu’on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l’horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d’estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s’écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants… Cette beauté vivante touchait jusqu’aux larmes parce que, si loin qu’on allait dans ses effets d’art raffiné, on sentait qu’elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l’horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l’averse qui tombait : c’était une journée de printemps. »

Cette journée du début de la deuxième semaine de vie sans vie du confinement  s’annonce elle aussi glaciale. Pourtant c’est bien  le printemps…

Le coquelicot d’Hervé, 24 mars 2020

#4 Deuxième jour du premier week-end de la vie sans vie du confinement. On a froid, on ne sort pas, la marée monte. 

22 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #4 – 22 mars 2020

Ce deuxième jour du premier week-end de la vie sans vie du confinement, on ne sort pas. Ce deuxième jour du premier week-end de la vie sans vie, on a froid, en dépit du soleil printanier qui illumine le jardin provençal.

Au matin de ce deuxième jour du premier week-end, on écoute France Inter et on apprend que l’Espagne se prépare à la guerre. L’Espagne se prépare à la guerre et à la grande vague, au tsunami qui va submerger le pays, et cette situation est inédite depuis la guerre civile. L’Espagne fourbit ses armes et étoffe les armées des soignants. En Allemagne, Angela Merkel affirme que «depuis la seconde guerre mondiale, il n’y a pas eu de défi pour notre pays qui dépende autant de notre solidarité commune. » Le soir de ce deuxième jour du premier week-end, on apprend que la Chancelière a été placée en isolement.  

Le soir de ce deuxième jour du premier week-end de la vie sans vie du confinement, on regarde l’émission politique favorite du dimanche soir. Les journalistes sont confinés.  Chacun chez soi, l’un au milieu de son salon, l’autre le dos à la bibliothèque avec tous les livres bien rangés. On les voit apparaître à l’écran dans de petites fenêtres, et l’animateur orchestre l’émission depuis le bureau du maire d’une municipalité de la banlieue de Paris. Ce soir du deuxième jour du premier week-end, l’émission si animée d’habitude, semble bien vide et l’on se dit qu’au terme de cette première semaine de vie sans vie, l’info stagne. Il n’y a pas de pic, il n’y a pas encore de pic, on est dans l’attente du pic. L’info ressemble à un plateau un peu morne et au terme de cette première semaine de vie sans vie, on a le sentiment d’avoir déjà tout entendu. 

Au cours de ce deuxième jour du premier week-end, on regarde la vidéo où le professeur Didier Raoult aux cheveux longs, médecin-chef de l’IHU Méditerranée Infection de Marseille, que certains confrères considèrent comme le « fada » de Marseille, Didier Raoult dispense une conférence à propos de l’usage de la chloroquine. Il évoque Le Hussard sur le toit de Giono, roman qui se déroule à l’époque de la grande peste du choléra qui ravagea la Provence au XIXème siècle et qui  donna lieu à la construction d’un mur en pierres sèches dont les traces sont visibles dans le paysage provençal.  L’infectiologue raconte comment la contention du choléra n’a pas marché à Marseille. Il dit que ce qu’on doit faire en cas de maladies infectieuses, c’est diagnostiquer très vite : tester, détecter et  traiter. La longueur du portage viral est fondamentale : si une personne est porteuse, elle reste contagieuse pendant vingt jours si on ne la traite pas. La chloroquine permet une négativation du portage viral, au bout de six jours de traitement, le portage a diminué.  Et si on ajoute un antibiotique efficace contre les virus, la diminution est encore plus spectaculaire. 

Le soir de ce deuxième jour du premier week-end, on apprend que le professeur Raoult et son équipe invoquent le serment d’Hippocrate et leur devoir de médecin pour proposer le traitement à l’hydroxichloroquine à toute personne fébrile qui le demande. 

Et l’Italie ?  En Italie, légère, très légère décrue.

Décrue ? La vague se retirerait-elle ?  Au terme de ce premier week-end de confinement, l’Italie compte 650 morts, un peu moins que le jour d’avant. En Italie, des médecins cubains sont arrivés, c’est une image fugitive sur l’écran de la télévision, et les Russes envoient du matériel. Des soldats russes arrivent en renfort. Chine, Russie, Cuba, l’Europe a gardé ses respirateurs et ses lits de réanimation, chacun pour soi, chaque pays pour soi. L’Europe n’a pas porté assistance à l’Italie. On apprend aussi que le jour d’avant ce jour, des millions de masques ont été envoyés par la Chine à l’Italie et qu’ils ont été subtilisés par la République Tchèque où l’avion avait fait escale.

Et Proust alors ?  

Au matin du premier jour de la deuxième semaine, sur Inter, Claude Askolovitch évoque Proust le grand confiné dans sa chambre éclairée par une lampe de chevet. Il nous rappelle que Proust souffrait d’asthme. Un spécialiste de Proust confiné  lui aussi recommande de lire Proust à raison de cent pages par jour. Cent pages par jour ? Soyons humbles et modestes:  deux, trois, quatre ou cinq pages de Proust par jour suffisent à la tâche. Proust, on y reviendra donc dès demain, ou dès après-demain, on a le temps, on a tout le temps. Pour l’heure, justement, le narrateur est en prise avec le passage du temps. Car c’est le premier janvier, qui marque la possibilité  d’un temps nouveau : «J’eus la sensation et le pressentiment que le jour de l’an n’était pas un jour différent des autres, qu’il n’était pas le premier jour d’un monde nouveau», écrit Proust, «où j’aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de Gilberte, comme au temps de la Création, comme s’il n’existait pas encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices qu’on aurait pu en tirer pour l’avenir, les déceptions qu’elle m’avait parfois causées : un nouveau monde où rien ne subsistât de l’ancien…»

Un nouveau monde où rien ne subsistât de l’ancien ?

Le mur de la Peste en Provence, photographie de Joël Van Audenhaege, avril 2019

#3 Premier week-end de confinement

22 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #3 – 22 mars 2020

 A l’ombre des jeunes-filles en fleurs, M de Norpois, encore lui : «Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie laisse à peine le temps de lire, où la carte de l’Europe a subi des remaniements profonds et est à la veille de subir de plus grands encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent partout, vous m’accorderez qu’on a le droit de demander à un écrivain d’être autre chose qu’un bel esprit… A notre époque il y a des tâches plus urgentes que d’agencer des mots de façon harmonieuse.» Et l’on sourit lorsqu’on lit, quelques pages plus loin, la revanche de Marcel, écrivain en herbe, qui résonne avec notre pratique désormais quotidienne du lavage soigneux et répété des mains : «J’eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées qui avaient l’air d’être restées trop longtemps dans l’eau.» 

Au bout de cette période de vie confinée, toutes nos mains ne seront-elles pas elles aussi , comme celles de M de Norpois, blanches et fripées d’avoir été si bien lavées ?

Le soir avant le premier week-end de confinement, pour la première fois, les applaudissements retentissent  à 20h. dans le quartier de St André où l’on vit à Marseille, quartier ouvrier populaire du  16ème arrondissement. Non seulement les applaudissements mais aussi les sirènes des paquebots de croisière qui sont depuis quelques jours à l’arrêt dans la rade et  qui ne nous menacent plus de leurs fumées noires. Et ce mugissement a quelque chose d’émouvant, c’est une ponctuation triste, répétée comme le mugissement d’un veau bien vivant, et cependant captif.

La veille de ce jour du premier week-end de confinement, quand la journée de travail s’est terminée, quand la première semaine de travail à distance s’est clôturée, les écouteurs bien calés dans les oreilles, les voix des patients glissant directement dans l’oreille, on s’est dit : tiens, mais c’est le week-end ! Comme un  petit clin d’œil que l’on se fait à soi-même, une plaisanterie un peu ironique : tiens, mais c’est le week-end… et que va-t-on faire maintenant ? Libération titre sa page du week-end par «Bon week-end quand même» inscrit dans une fenêtre ouverte sur un rideau rouge fermé. Avant, bien avant le premier jour de vie sans vie du confinement, on avait imaginé qu’on prendrait sa voiture le week-end et qu’on irait marcher dans le Luberon tout proche. Mais on ne peut parcourir les collines de Provence, on ne peut pas non plus marcher au bord de la mer, et les Calanques sont interdites. On ne peut aller voir les fruitiers en fleurs du Vaucluse, mais on peut courir dans les rues vides du quartier de St André, sur des trottoirs ensoleillés où poussent les herbes folles.

Edgar Morin interrogé à propos de la guerre ce soir du premier jour du premier week-end de confinement: le virus est un ennemi invisible ;  durant la guerre, l’ennemi invisible c’était la Gestapo. Il y a certes des analogies, mais il ne faut pas exagérer. Car nous sommes aussi notre propre ennemi, l’ennemi est en nous. Et Morin d’évoquer notre part d’aveuglement et notre impréparation  face à cette crise ainsi que les mauvais choix politiques. Donc si guerre il y a, il s’agirait plutôt de  guerroyer contre l’ennemi à l’intérieur de nous ! 

Mais il y a l’Italie et en Italie on ne parle même plus de guerre. L’Italie et ses 800 morts aujourd’hui premier jour du premier week-end de confinement. L’Italie c’est la défaite. L’Italie c’est la débâcle. Le jour qui a suivi le premier jour de vie sans vie, on avait vu apparaître une info sur l’écran de l’ordinateur, comme il en passe tant sur nos écrans : 475 morts en Italie.  475 morts ?  Et cette info passagère avait suscité en nous un effroi, une tristesse sans fin. Le jour suivant ce jour, on avait appris qu’il y avait plus de 600 morts. Et le jour après le jour suivant, ce jour du premier week-end de confinement, on apprend qu’il y a eu 800 morts! 800 morts ? Presque le double des 475 survenus deux jours avant ? 5000 morts en Italie ? Solitude du pays voisin si proche, solitude de celui qui meurt seul à l’hôpital entouré de soignants. Solitude de ceux que l’on enterre sans funérailles dignes de ce nom.

On pense alors au Journal de Wajdi Mouawad que le Théâtre de la Colline diffuse en podcast. Dans le premier épisode qu’il écrit le 16 mars au premier jour de confinement, Wajdi Mouawad part marcher au Bois de Vincennes la nuit. Il marche toute la nuit et ça l’aide à penser, à refaire place aux mots, aux idées, peut-être même à de futures pièces de théâtre qu’il écrira. Soudain, au milieu de la nuit noire du Bois de Vincennes, il aperçoit une carapace de tortue morte au pied d’un arbre. Il s’arrête, il s’agenouille auprès de la carapace de la tortue morte. Il creuse un trou au pied de l’arbre et il l’enterre.

« A midi on va bien et à 16h on décède » dit un médecin présent à distance sur le plateau d’une émission politique du soir de ce premier jour du premier week-end de confinement.

Albert Camus : « Et puisqu’un homme mort n’a de poids que si on l’a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l’histoire ne sont qu’une fumée dans l’imagination. »

#2 Mais on ne va quand même pas déjà compter les jours ?

21 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #2 – 21 mars 2020

Au milieu de la nuit de ce jour où l’on se dit que l’on ne va quand même pas déjà compter les jours, on lit la première chronique d’Eric Chevillard dans Le Monde, et on se dit que le quotidien français ne pouvait choisir meilleur auteur. Car qui d’autre si ce n’est Eric Chevillard est susceptible de nous faire voyager aux confins du confinement ? Et cela commence plutôt  bien dans ce premier Sine die :  «On ne sort plus, quel voyage ! » Marcher, déambuler dans la maison, parcourir un couloir jusqu’au bout, grimper sur les meubles ou les tentures, et puis surtout relire Xavier de Maistre, « Voyage autour de ma chambre.»

Interviewé au téléphone sur  France Inter le matin de ce jour où l’on se dit que l’on ne va quand même pas compter les jours, l’écrivain Sylvain Tesson dit que ce  moment inspirera les écrivains, que c’est un temps de rencontre entre le monde intérieur et extérieur. Que le seul moment d’effondrement sur lequel on peut intervenir, est son propre effondrement intérieur. Ne pas lutter contre le temps, ne pas se livrer à une guerre arithmétique avec les secondes qui passent, dit-il. Ne pas lutter contre le passage du temps, mais l’accompagner. Rétablir une communication avec le temps perdu, retrouver le temps. 

Donc Proust et A l’ombre des jeunes-filles en fleurs. Et revoici Swann, car l’Ambassadeur M.de Norpois n’est pas que le diplomate familier des cours des grands d’Europe, il est aussi le messager de la narration et il réintroduit Swann au détour d’une phrase, comme en passant : « J’ai dîné chez une femme dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann. » Et plus que Swann, voici Odette et, avec Odette, la question de l’amour et du désir. Il nous revient alors combien La Recherche est œuvre de diffraction, de Proust au narrateur, de celui-ci à Swann. Mais il y a plus encore, cette tension constante entre le sublime et ce que le narrateur désigne par le terme de «volupté» : «Peut-être en artiste, sinon en corrompu, Swann eût- il en tout cas éprouvé une certaine volupté à accoupler à lui un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance.» Et on se souvient alors de la profanation par crachat de la photographie du compositeur Vinteuil, par sa fille et son amie  en préliminaire d’une scène d’amour que l’on ne verra pas. En artiste ou en corrompu…

Mais ce détour par Proust ne nous éloigne-t-il pas de la question du confinement ? 

Au petit matin, on lit dans Le Monde l’interview d’une fonctionnaire de l’OMS qui énonce que plutôt que d’être en guerre, nous sommes en situation de guérilla. Et « guérilla » cela veut dire inventer des stratégies de l’instant : «Il faut être souple, prendre des décisions rapidement, et être capable d’en changer aussi vite, si l’on voit que cela ne marche pas». Alors on se dit que  oui, la guérilla convient bien à ces premières journées de confinement. Pas de stratégie sur le long ni même le moyen terme, mais des décisions dans l’instant, susceptibles d’être modifiées et réorientées l’instant d’après. 

Une oscillation du temps. 

Ainsi, le soir du jour où l’on ne va pas déjà compter les jours, on prend la décision de consacrer la matinée  du jour suivant à faire le ménage. Mais le matin, en écoutant Sylvain Tesson sur  Inter, on se dit que oui!, il faut continuer à lire Proust et à écrire la chronique de ces jours. Alors, ce matin du jour où l’on se dit que l’on ne va pas compter les jours, plutôt que de faire le ménage, on commence à écrire la chronique de ce jour.

Ce même matin, dans la page Idées de Libé, Pascale Molinier, Professeure de psychologie sociale à la Sorbonne titre : Coronavirus : le soin n’est pas la guerre.

Le jour d’avant ce jour, dans un hôpital de Mulhouse, une infirmière se penche sur une jeune-femme de trente ans affolée qui va être placée en coma artificiel, et  très doucement, elle lui dit pour la rassurer:  «Vous allez dormir, on va vous soigner, et vous allez vous réveiller.»

#1 Chaque jour après ce premier jour

20 mars 2020

Lire Proust au temps du coronavirus #1 – 20 mars 2020

Avant ce premier jour, il y eut une joie étrange, même pas indécente, à l’idée qu’on allait être confinés. On avait contourné le mot, on l’avait détourné. On avait pensé à Une chambre à soi de Virginia Woolf et au vieux, au très sage Voltaire, enfin, on allait pouvoir cultiver son jardin ! Car à Marseille, on a un jardin, un joli jardin provençal qui descend en restanques, un citronnier couvert de citrons en hiver et un olivier empli d’une myriade d’olives en automne. Et justement ce jour d’avant le premier jour, le jardinier était passé. Il avait élagué l’olivier, et l’arbre était tel qu’il doit être mi-mars : une hirondelle peut voler à travers son feuillage clairsemé.

Ce premier jour, on a donc détourné le mot « confinement » et il y avait une joie bizarre à appeler les amis, à s’appeler le plus possible, à se donner des nouvelles, si bien qu’au terme de ce premier jour, on s’était dit que cette journée on ne l’avait pas vue passer.  Il y avait bien ce projet d’avant-avant ce premier jour, d’avant le confinement, de relire Proust car on allait retrouver du temps enfin, on pourrait être dans sa chambre à soi ou au jardin, et c’était une occasion inespérée. Car pour lire Proust, il faut retrouver le temps…

Alors, le premier jour, on a repris le volume aux pages jaunies, à la couverture défraîchie ornée d’une gravure de Dufy, quatre jeunes-filles face à la mer, aquarelle de printemps ou d’été, A l’ombre des jeunes-filles en fleurs. Le premier jour, on a ouvert le volume aux pages usées et on a essayé de lire mais c’était une lecture étrange, bien loin du ravissement espéré. On s’est mise à lire la même phrase trois ou quatre fois, on s’est trouvée à buter sur ces phrases si alambiquées. Et puis Marcel nous énervait avec son désir. Il voulait voir l’actrice la Berma dans Phèdre, il en rêvait. Il le désirait tellement que lorsque ce fut possible, il n’en eut plus du tout envie. Et on se disait : comme le désir est capricieux ! et combien Marcel est un grand enfant gâté. Mais certains passages nous interpellaient, un autre Proust, que l’on n’avait pas perçu lors de la première lecture adolescente. Des passages intrigants qui résonnaient avec le présent. Il y avait le personnage de Monsieur de Norpois, ambassadeur familier des puissants «imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit « esprit de gouvernement » », qui « avait puisé dans la Carrière l’aversion, la crainte et le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires.» Et là tout à coup, on découvrait un autre Proust, aux prises avec son temps et son époque. Certes ce Proust-là était loin du Tolstoï de Guerre et paix, mais il nous revenait qu’il avait bien écrit La Recherche en temps de guerre.

Et justement la guerre, on y pensait depuis quelque temps. Alors qu’on n’avait pas vécu la guerre, si ce n’est à travers les récits de nos parents et de nos grands-parents, le coronavirus entraînait dans son sillage un parfum nauséeux, une ambiance de guerre. Et tout à coup, le jour suivant ce premier jour, on y était. Le soir même le mot « guerre » était martelé sept fois de suite par le président de la France dans son discours à la nation.

Alors le jour suivant le premier jour, on a été saisie d’effroi : guerre, guerre, guerre, sept fois la guerre. La troisième guerre mondiale ? Menaces de guerre ? En temps de guerre ? Alors, tout à coup, le poids des mots, leur importance nous est revenue. Et le jour suivant le premier, ou le jour après le jour suivant, assise l’après-midi dans le jardin provençal baigné de lumière, on s’est dit qu’il fallait bien réfléchir aux mots et ne pas extrapoler. Car, plutôt que d’une guerre, vocable bienvenu dans le discours d’un président qui tente de retrouver sa légitimité dans la crise, qui peut enfin à nouveau s’élever au-dessus de tous les Français, ne valait-il pas mieux penser qu’il s’agissait de livrer une bataille ? Une sacrée bataille ? Et qu’il s’agissait de lutter et de résister au virus.  Des mots tellement moins anxiogènes que « guerre » ?

Alors, le troisième jour après le premier jour, jour de tristesse, assise dans la douce chaleur du soleil du jardin provençal, écoutant les oiseaux, les bruits lointains de la ville qui persiste, les voix des voisins dans leur jardin, recevant les messages des enfants et de tous les amis aimés confinés à Bruxelles ou à Marseille, au troisième jour après le premier jour, on s’est dit oui, lisons Proust! 

Amis de Bruxelles, de Marseille et d’ailleurs, oui le temps est peut-être venu de lire et de relire Marcel Proust.

Le citronnier et l’olivier de mon jardin en hiver
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